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Marches sonores à la Biennale des bewegten Bildes, Francfort-sur-le-Main, Allemagne

January 7, 2014 1 comment

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En octobre dernier, Andra McCartney s’est rendue à Francfort à l’occasion du Festival du Film B3, durant lequel elle a organisé des marches sonores, un atelier de composition, ainsi qu’une présentation sur la marche sonore. Dr. McCartney avait été invitée par Sabine Breitsameter, curatrice pour le festival et professeure en culture sonore et médiatique à l’Université Darmstadt des Sciences Appliquées.

Eröffnung Bernhard Kracke

J’ai (Philip Boss, 20 ans, étudiant de Prof. Breitsameter) assisté Dr. McCartney dans la préparation et la tenue des marches sonores et de l’atelier. Nous nous sommes d’abord rencontrés quelques jours avant le festival et j’ai proposé quelques routes potentielles traversant le centre historique de Francfort, où se tenait le Festival.

Le cœur du Festival était situé près du vieux marché « Roemer », entouré par de vieux édifices à colombage comprenant de nombreux recoins et atriums. Ces lieux « isolés » créaient un agréable contraste avec la rue passant et le bord de la rivière, aussi à proximité du site du Festival. Ce lieu formait un tout sonore particulièrement intéressant pour une marche sonore, ce qui me rendait très fébrile à l’approche des marches planifiées avec Dr. McCartney.

La première journée du festival a débuté avec une marche sonore matinale avec un groupe d’enfants d’environ 9 à 10 ans. Andra a d’abord introduit les enfants à la pratique de la marche sonore, puis nous avons dirigé le groupe à travers les rues bruyantes et les berges de la rivière. Les enfants étant particulièrement intrigués par mon enregistreur audio et mes écouteurs, j’en ai profité pour leur faire écouter tour à tour les sons tels que captés par mon microphone. Leurs réactions furent très intéressantes. Un enfant déclara : « je ne savais pas qu’on faisait autant de bruit en marchant! » D’autres étaient surpris du niveau sonore ambiant et du grand nombre de sons urbains captés par le microphone. Ils arrivaient difficilement à concevoir la façon dont notre cerveau filtre les bruits ambiants, ceux-ci devenant audibles seulement lorsqu’amplifiés par l’enregistreur. De retour à la place du festival, Andra a démarré la discussion en demandant aux enfants de nommer les sons qu’ils avaient entendus, et de décrire si ces sons étaient plaisants ou non. La plupart des enfants ont qualifié les bruits des voitures et de la circulation de déplaisants, contrairement aux sons de l’eau, des oiseaux et du vent. Les sons des cloches des églises ont provoqué des réaction multiples. Alors que certains les ont appréciés, d’autres les ont trouvé inintéressants, ennuyants ou même dérangeants. Il fut trèa intéressant de noter comment les enfants ont créé leur propre environnement sonore à leur arrivée dans la salle de conférence, en tapant des mains et en faisant des jeux de vocalisation.

Piste 1 : Les enfants

En après-midi, Andra a donné une présentation sur la marche sonore et la narration. Vous retrouverez les principaux points de cette présentations dans le texte du 29 octobre 2013 dernier. Après la présentation, Andra a fait une courte marche sonore avec les membres de l’audience, pendant que je préparais la salle pour l’atelier de création. Le groupe était constitué d’environ 15 étudiants en production sonore et cinéma. À leur retour, Andra s’est d’abord attardée à la marche en les questionnant sur leur expérience et en discutant de la technique de la marche sonore.

L’objectif de l’atelier était de composer une courte pièce sonore basée sur les sons du festival. J’ai distribué aux participants des  enregistreurs audio, puis ils sont partis à la collecte de son pendant environ une heure. J’ai moi aussi pris par à la séance d’enregistrement, en me concentrant sur les sons émanant d’un grand édifice situé près du centre du festival.  Les différents sons métalliques émis par les travaux de construction et les nombreuses machines  m’ont particulièrement intrigué; je les ai donc captés à partir de plusieurs perspectives et à des distances variées.

Piste 2 : L’édifice en en construction

Après cette courte session d’enregistrement, les participants ont tour à tour présenté quelques extraits qui avaient capté leur attention. J’ai présenté l’enregistrement ci-dessous, capté à l’intérieur d’un contenant à déchets vide situé tout près de l’édifice en construction.

Piste 3 : Conteneur à déchet, version originale

Puis, nous avons débuté la métamorphose de nos sons à l’aide d’ordinateurs portables et de logiciels de manipulation sonore. Andra nous a fait entendre un extrait sonore dans lequel elle a transformé le cri aigu d’un tramway en une belle harmonie, simplement en modifiant la tonalité du son et en juxtaposant plusieurs copies du même son. J’ai appliqué la même procédure sur mon extrait sonore en tentant de produire un bourdonnement comme point de départ pour ma composition finale

Piste 4 : Conteneur à déchet, modifié

Nous avons travaillé sur nos compositions pendant une heure, pour ensuite les présenter et discuter des différentes procédures employées. Ma pièce est devenue plutôt abstraite. J’ai tenté de mettre l’emphase sur certaines fréquences spécifiques pour chaque son provenant de l’édifice, révélant ainsi « l’essence » de cet environnement sonore .

Piste 5 : Composition finale

Durant les deux jours qui ont suivi, nous avons dirigé trois autres marches sonores sur le site du festival. Les groupes étaient composés d’étudiants, de professeurs, de retraités, ainsi que quelques personnes qui avaient pris part à l’atelier. La plupart provenaient des domaines du son ou du cinéma, ou bien étaient intéressés par l’art sonore. Lors des discussions d’après-marche, presque tous exprimaient une opinion positive par rapport à leur expérience. Alors que plusieurs ont qualifié la marche sonore de relaxante et méditative, d’autres ont malgré tout ressenti un certain stress causé par les bruits de circulation et de construction. Une participante qui habite le centre-ville a affirmé n’avoir jamais entendu sa ville ainsi. Alors que dans le passé elle tentait d’ignorer les sons de la ville pendant qu’elle s’y déplaçait; la marche lui a permis de redécouvrir l’environnement sonore d’un lieu qu’elle croyait connaître depuis des années. Selon moi, cette marche fut pour elle une expérience spirituelle et révélatrice.

Urban Soundwalk

Une autre participante a demandé à Andra pourquoi cette pratique se faisait en marchant, plutôt que d’être stationnaire et directement concentré sur l’expérience d’écoute. Andra a répondu qu’il était tout à fait acceptable d’arrêter à tout instant de la marche pour une écoute plus intensive, mais que la marche sonore est aussi conçue pour découvrir une multiplicité d’environnements sonores et analyser leurs différentes caractéristiques. Par exemple, plusieurs participants ont été fascinés par les contraste sonores entre la place du marché, le chantier de construction ainsi que les atriums et les espaces plus refermés.

Au final, travailler avec Andra McCartney fut une expérience très inspirante, et je suis reconnaissant d’avoir eu l’opportunité de contribuer et participer à ces marches et activités sonores. Ces trois jours ont grandement influencé mon écoute urbaine et ont contribué à ma démarche artistique et académique.

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Marche sonore à Terre-Neuve

November 30, 2013 1 comment

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En septembre 2013, Andra McCartney a été invitée comme conférencière d’honneur au symposium Expanding Ecomusicologies au Centre for Music, Media and Place de l’université Memorial à Saint-Jean, Terre-Neuve-et-Labrador. Elle a dirigé une marche sonore divisée en deux parties; d’abord, le groupe a réalisée une première marche d’environ vingt minutes à travers les sentiers du campus, pour ensuite compléter une seconde marche de trente minutes, cette fois ci en plus petits groupes. Les deux marches furent suivies de discussions de groupe.

Comme l’a expliqué Andra à la suite de la deuxième marche, elle a développée cette procédure alors qu’elle préparait une autre marche sonore dans une marché de Hamilton, ON. Quelques jours avant la tenue de cette marche, Andra a reçu une plainte écrite d’un commerçant du marché qui qualifiait l’activité de bourgeoise et qui s’inquiétait du fait que le groupe pourrait nuire aux activités commerciales du marché. Andra, qui a considéré le sérieux de cette demande, a alors décidé de séparer les participants en petits groupes lorsqu’ils sont arrivés au marché, de façon à conserver un certain anonymat. Cette façon de procéder a permis aux différent groupes de vivres une multiplicité d’expériences d’écoute qui ont enrichit la discussion d’après marche.

Lors des discussions qui ont eu lieu après les marches réalisées à Saint-Jean, plusieurs participants ont noté des différences importantes entre les dynamiques sociales crées par les deux types de marche. Un participant a indiqué que dans le groupe le plus large, il avait trouvé son champs perceptuel plus limité à cause de la plus grande densité de gens qui semblait faire diminuer l’espace. Lorsque les plus petits groupes se sont formés, un autre participant a été bouleversé par la cacophonie du marché et a eu beaucoup de difficulté à se concentrer, son attention se dissipant entre les nombreuses sources de stimulation sonores qui l’entouraient.

Comme c’est souvent le cas lors des discussions d’après-marche, quelques participants ont noté la présence importante du bruit et du rythme des pas, ainsi que leur variation selon la composition du sol. La discussion fut animée et enjouée. Un participant s’est demandé si l’on ne devrait pas plutôt parler de « marche d’écoute » plutôt que de marche sonore, puisque celle-ci met l’emphase spécifiquement sur la démarche d’écoute. Il a aussi questionné Andra sur la capacité des usagers de créer leur propre environnement sonore en marchant, ainsi que sur les approches distinctives de chaque chercheur. Andra lui a répondu que même si certains chercheurs (dont Greg Wagstaff) préfèrent utiliser l’expression « marche d’écoute », elle préfère utiliser marche sonore car ce terme est plus répandu et il ouvre la porte à un plus grand nombre de possibilités d’écoute, spécifiquement en relation avec les autres sens ainsi qu’avec la capacité qu’ont les participants de créer des sons, d’agir sur l’environnement alors qu’ils marchent. Finalement, selon Andra, les approches varient beaucoup d’un chercheur à l’autre, certains produisant activement des sons en réponse à l’environnement sonore qui les entourent.

Vers la fin de la discussion, certains participants ont souligné les liens entre la marche sonore et la pratique de la méditation. En effet, comme Andra l’a indiqué, la marche est employée en travail social ainsi qu’en psychologie puisqu’elle calme les gens, mais aussi parce qu’elle permet de rompre avec le contexte thérapeutique de la rencontre traditionnelle, facilitant ainsi le dialogue et l’échange dans un environnement riche et familier. Un participant a mentionné qu’elle est aussi employée avec des patients atteints de démence, pour leur permettre de recalibrer leur perception sensorielle.

Finalement, la discussion s’est conclue avec une question posée par un participant : « Quel impact le reste de notre quotidien a-t-il sur ces 15 minutes de marche ainsi que sur notre façon d’écouter? » Dans son cas particulier, il avait été plus attentif au son des voitures car il avait lui-même des problèmes avec son auto. Andra a qualifié de phénomène de « perspective d’écoute », soit la façon dont notre historique personnel (par exemple une femme, immigrante, chercheure) influence la façon dont nous écoutons (même si la marche se veut avant tout une pratique d’écoute libre). Elle a aussi souligné qu’il est important de prendre en compte cet historique et son impact pour nous permettre de moduler notre écoute, dans la mesure ou cela est possible.

Le commentaire final d’Andra se rapporte à une expérience sonore issue d’un artefact d’art visuel : une sculpture sur le campus qui comporte des trous de la grandeur d’une tête. Alors qu’Andra expérimentait avec les sons que peut produire cette sculpture, un autre groupe l’a entendue et s’est joint à son expérimentation. En 1970, Hildegard Westerkamp avait aussi « joué » avec les sonorités d’une sculpture dans le Queen Elizabeth Park. Dans le même ordre d’idée le World Soundscape Project avait préparé une marche sonore dirigée dans laquelle les participants exploraient les toiles du Louvres et devaient imaginer quels sons y étaient représentés. L’écoute imaginative se produit souvent durant les marches sonores, et se juxtaposent en quelque sorte au sons physiques qui nous entourent.

Quelques questions sont restées en suspend : Quel est le rôle de l’école politique dans l’expérience de la marche sonore à Terre-Neuve? Comment la notion de « statut privilégié » s’exprime à travers les pratiques d’écoute? Un environnement sonore calme est-il nécessairement privilégié? Quels sont les environnements sonores qui incitent positivement au silence? Quels lieux sont les plus agréables pour compléter une marche sonore? Comment cette pratique pourrait-elle se faire, par exemple, dans un environnement politique instable, ou dans le cadre d’une manifestation ou d’un coup d’éclat politique?

Sonorités souterraines

April 23, 2013 1 comment

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Quels types d’interactions sonores devrions-nous explorer en ce long hiver 2013 à Montréal? Les sons souterrains! En février 2013, j’ai demandé à plusieurs étudiants des cours de production sonore du département de communications à l’université Concordia de compléter des marches sonores dans le Montréal souterrain. Voici ce qui leur était demandé :

Complétez quatre marches sonores d’environ 45 à 60 minutes dans le Montréal souterrain. Vous pouvez répéter le même parcours à des moments différents, ou bien choisir quatre parcours différents. Au moins deux marches doivent croiser le CCA. Vous trouverez en ligne des plans de réseaux souterrains pour préparer vos parcours. Vous devrez enregistrer les marches, puis par la suite vous écouterez chaque enregistrement et préparerez un résumé analytique (environ une page ou 350 mots) pour chaque marche. Finalement, vous devrez sélectionner pour chaque marche un court extrait (moins de 90 secondes) qui présente des particularités sonores. Votre résumé devrait inclure la route parcourue (vous pouvez aussi dessiner votre parcours sur un plan). Lors de l’enregistrement, utilisez des écouteurs pour calibrer le niveau sonore et éviter les bruits de vent ou de frottement.

Cette méthode se base sur un nombre de principes au cœur de notre recherche : D’abord, la répétition de marches sur une période donnée permet la diversification des expériences et des perspectives sonores autant dans la pratique individuelle que dans les discussions de groupe. Le résumé analytique agit comme outil réflexologique et aide à la discussion avec les autres étudiants. Finalement, la sélection d’extraits sonores significatifs permet d’identifier des thématiques communes et fournit du matériel sonore pour supporter les discussions en classe. Le texte qui suit est le rapport de recherche produit par la leader de notre joyeux groupe de preneurs de sons souterrains, Natalie Arslanyan. Merci aux participants, Maimilien Bianchi, Laeleigh D’Ermo, Malika Guhan, Jacob Stnescu, Luciana Trespalacios, Nadia Volkova et Alexandrina Wilkinson.

Sonorités souterraines : Une ville dissimulée

Circulation lourde, piétons qui traversent la rue, klaxons et sirènes d’ambulance — tous des sons qu’on associe généralement à l’environnement sonore des villes. Montréal est surtout reconnue pour le son de ses musiciens ambulants, le bruit des cyclistes qui passent à toute vitesse, les brides de conversations en français ainsi que le bruit des pavés et l’écho des cloches d’église rebondissant sur les murs des édifices du Vieux-Port. Comme c’est généralement le cas, ces caractéristiques sonores décrivent la ville comme on la voit, au-dessus du niveau des rues; cependant, on oublie alors l’autre face importante de Montréal, celle qui se dissimule sous nos pieds : la ville souterraine.

Le Montréal souterrain est bien caché, à l’abri des yeux et des intempéries. Le réseau s’étire autour du secteur du métro Guy-Concordia, vers l’est jusqu’à Beaudry, vers le sud jusqu’à Champs-de-Mars et vers l’ouest jusqu’à Lucien-L’Allier. Pour plusieurs, la ville souterraine est d’abord un lieu de consommation, un fil conducteur entre galeries commerciales, stations de métro, espaces de divertissements, bref, le lieu idéal pour fuir les rudes hivers montréalais. La grande diversité d’activités et de sonorités qui emplissent la ville souterraine font qu’elle mérite malgré tout d’être explorée, étudiée.

Dans le but d’explorer la ville souterraine, Prof. McCartney a demandé à huit étudiants, tous inscrits au profil production sonore du département de communication à l’université Concordia, de réaliser un nombre de marches sonores avec captation audio. Durant ces marches, les étudiants demeuraient en grande partie à l’intérieur du réseau souterrain, empruntant cependant parfois des voies extérieures, notamment pour rejoindre le CCA, soit Centre Canadien d’Architecture. À travers ces nombreuses marches et captations, on voit apparaître , comme c’est généralement le cas dans tout autre espace urbain, une série de thèmes récurrents qui constituent en quelque sorte la trame sonore de la ville souterraine. On remarque aussi la grande diversité d’ambiances, qui modulent au gré des différents secteurs du réseau. Ce réseau qui tend aussi à faire découvrir des lieux jamais visités, et qui provoque des situations parfois imprévisibles, ainsi que des sentiments de confusion et d’isolement. Finalement, les étudiants ont relevé le contraste entre les ambiances des rues de Montréal et celles qui bordent directement le CCA.

Plusieurs sons distinctifs et récurrents ont vite été remarqués : les sons associés aux stations et aux voitures du métro, les bruits des systèmes de ventilation et ceux des escaliers roulants, la présence de musique, les diverses activités des aires de restauration et les bruits blancs des fontaines. Des différences marquées ont été perçues entre les ambiances des stations de métro, celles des galeries commerciales et finalement celles des rues extérieures. Un étudiant a spécifiquement mentionné le changement drastique qui s’opère entre Les Cours de Mont-Royal, un centre commercial situé dans le réseau souterrain, et la station Peel, où « la musique fait progressivement place au bourdonnement mécanique et aux bips sonores des cartes Opus. » Dans un autre cas, la distinction est notée entre « les bips, les bruits et les bourdonnements du Métro et les boutiques plus calmes qui bordent les couloirs de la ville souterraine. » Les différences de tonalité peuvent varier selon le moment de la journée. Lorsqu’elle est entrée à la station McGill vers 9:30, une étudiante a ressenti une lourde impression de calme et de vide. Si elle était arrivé une heure plus tôt, durant l’heure de pointe matinale, son expérience aurait vraisemblablement été très différente.

Les son les plus récurrents à travers le réseau souterrain sont ceux des escaliers roulants et des systèmes de ventilation. Le « vrombissement incessant » produit par ces deux sources crée une sorte de bourdonnement, qui, malgré ses modulations selon les différents espaces, finit par se fondre dans l’environnement sonore et devient presqu’imperceptible. (https://soundcloud.com/nataliearslanyan/underground-city-escalators) Comme l’exprime un des étudiants, « C’est un peu comme la tonalité de la ville souterraine. Ces sons sont omniprésents et ils marquent l’ensemble du paysage sonore. »

Les cliquetis des semelles dures et des talons hauts sur les tuiles froides du réseau souterrain constituent un autre son distinctif, particulièrement audible dans les secteurs plus tranquilles des centre commerciaux. (https://soundcloud.com/nataliearslanyan/footsteps-underground;https://soundcloud.com/nataliearslanyan/underground-ambiance) La musique, diffusée par des haut-parleurs à travers l’ensemble du réseau ainsi que dans les magasins et les centre commerciaux, est un autre son caractéristique du réseau. Son omniprésence devient parfois accablante et « les extraits du top 40 qui proviennent de partout à la fois ne permettent aucun moment de détente » (https://soundcloud.com/nataliearslanyan/music-1). Il n’est pas rare d’ailleurs de croiser des usagers qui se réfugients sous une paire d’écouter reliée à un lecteur audio portatif. Cette forme d’écoute isole la personne de son entourage, comme le réseau qui semble lui être isolé du reste de la ville.

Certains des sons les plus intéressants proviennent des aires de restauration : « le cognements des casseroles, le crépitement du feu, les bruits des caisses enregistreuses et toutes ces brides de discussion… On croyait entendre des couches sonores, telle une composition musicale »  (https://soundcloud.com/nataliearslanyan/underground-food-court). On peut observer une hausse de l’activité sonore dans les aires de restauration, comparativement aux autres secteurs du réseau. Comme l’explique une étudiante, « l’ambiance des aires de restauration était particulièrement agréable, parce que je pouvais écouter les musiques jazzées qui provenaient des haut-parleurs tout en faisant des captations rapprochées du bruits des machines dans les restaurants. » La variété de sons qu’on y rencontre dépend de la position des aires dans le réseau complexe, ainsi que des personnes qui les fréquentent.par exemple, on note des différences importantes entre l’ambiance de l’aire de restauration du Centre Eaton, plutôt chaotique avec les bruits des enfants et des familles, et elle des Cours de Montréal, où on retrouve surtout des gens d’affaire. Malgré ces  de volume et de texture, les aires de restauration demeurent des lieux centraux qui permettent au gens de se rencontrer, de relaxer et de faire une coupure dans leurs activités quotidiennes. Ainsi, l’ajout de grandes fontaines d’eau comme celle de la Place Desjardins ajoutent à l’ambiance de détente et produisent un environnement sonore plus diversifié (https://soundcloud.com/nataliearslanyan/water-fountain).

Au-dessus du niveau de la rue, il existe des différences notables entre le quartier qui borde la rue St-Laurent, avec ses clubs, ses bars et les nombreux étudiants qui s’y balladent, et le quartier du Vieux-Port et ses immeubles de pierre, son calme relatif ses avenues tortueuses. On peut retrouver sous terre les mêmes types de caractères sonores propres à chaque « quartier », surtout en ce qui a trait aux zones de classe moyenne et celles plus aisées. Un étudiant se demande en effet, « existe-t-il des sons plus riches, ou plus pauvres? Sûrement pas, mais quand on se déplace du sous-sol de la ville vers les plus hauts quartiers, ou les déplacements ne se font pas en masse, l’ambiance se calme » (Luciana – Walking Underground). Alors que l’environnement sonore du Centre Eaton est décrit comme étant instable et chaotique, celui de la Place Montréal est plutôt considéré comme étant occupé, mais calme. Les sections les plus raffinées, telles l’hôtel le Reine-Elizabeth et Les Cours Mont-Royal, semblent contenir moins de « bruits. » Comme l’observe un des étudiants, le bruit peut être défini comme « des sons considérés nuisibles ou indésirables » ou bien des sons qui remplissent inutilement l’espace. On constate clairement le contraste entre les lieux de classe moyenne et ceux plus chics au niveau de la présence de bruits indésirables et de leur effet masquant sur les autres sons. Une autre étudiante a remarqué l’utilisation de musique jazz dans le tunnel qui relie le métro Place-d’Armes au Palais des Congrès pour masquer les bruits des escaliers roulants et ceux des éclairages fluorescents. Il est fascinant de constater à quel point l’ambiance se transforme d’un espace à l’autre, même si tous ces lieux font partie du même réseau souterrain.

La ville souterraine peut aussi conduire ceux qui l’explorent à faire des découvertes imprévisibles. Une étudiante s’est retrouvée en plein concert musical alors qu’elle empruntait le couloir entre le métro Lucien-L’Allier et le Centre Bell, vers 22h00 un lundi soir. Une soirée qui semblait d’abord plutôt tranquille a rapidement été interrompue par « le bruit grandissant de basses profondes qui sonnaient comme une chanson dance. » Sans le savoir, elle s’est retrouvée en plein concert de Lady Gaga, ce qu’elle n’a réalisé qu’à son départ du Centre Bell, tapissé d’affiches annonçant le concert.

Plusieurs étudiants ont rencontré des musiciens ambulants dans les différents couloirs du réseau, tel ce guitariste qui prenait place dans un bateau fait de carton et qui arborait une canne à pêche et une affiche disant « je pêche de la monnaie. » Le métro St-Henri est généralement rempli de musiciens. Au métro, Place-des-Arts, lors d’une marche sonore, un étudiant a enregistré trois musiciens qui interprétaient des compositions de Pink Floyd, accompagnés par plusieurs mendiants qui sifflaient, chantaient et tapaient des mains. Une autre a raconté sa rencontre avec un musicien qui, l’observant s’approcher avec un regard inquiétant, s’est tu quelques instants avant de recommencer sa performance alors qu’elle s’éloignait. Ces nombreuses histoires soulignent le caractère distinctif de la présence des musiciens dans la ville souterraine, ainsi que le rapport complexe entre les preneurs de sons et les musiciens, pour qui la musique représente leur gagne-pain.

Tous les étudiants ont continué leur exploration à l’extérieur du réseau souterrain, allant du Square-Victoria jusqu’à Lucien-L’allier en passant par les secteur Guy-Concordia. En plus des rues bruyantes et des allées plus tranquilles, plusieurs étudiants se sont rendus jusqu’au Centre Canadien d’archtecture, situé entre le Boulevard René-Lévesque et la rue Ste-Catherine, deux artères montréalaises majeures.

Malgré sa proximité à l’autoroute 720, on constante un changement d’ambiance drastique alors qu’on passes les barrières menant à la cour du musée. On ressent alors une impression de vide et d’espace alors que les sons du trafic perdent de leur omniprésence. L’environnement sonore est calme, et on peut entendre, pendant quelques instants, les chants des oiseaux. Puis, une sirène perce le calme, avec une sonorité bien différente de celle que l’on entend habituellement à travers les bruits de la circulation. L’environnement calme et austère de la cour ajoute une touche sinistre et angoissante à la sirène, qui semble percer les sons de la ville pour venir bondir sur les murs du CCA. Alors que l’on ressort de la cour, les sons de la ville réapparaissent, le bruits des camions et des voitures provenant de l’autoroute, les cyclistes qui nous frôlent et les sirènes qui semble maintenant moins claires, moins distinctes. Nous sommes frappés par l’impact de l’architecture sur la perception sonore urbaine. Quel serait l’environnement sonore de la ville souterraine sans les bruits des escaliers et de la ventilation? Quel impact cela aurait-il sur les autres interactions sonores?

Ces explorations de la ville souterraine soulèvent un nombre de questions et d’observations. Plusieurs étudiants ont constaté leur ignorance de ces espaces souterrains, et ont pu les découvrir comme s’ils étaient des touristes dans leur propre ville. D’autres constataient leur grande familiarité avec certains spécifiques, surtout dans les environs des stations McGill et Bonaventure. Un étudiant a remarqué un changement progressif dans sa démarche, se concentrant moins sur l’exploration et plus sur l’écoute active, e qui lui a permis de mieux apprécier ses déambulations souterraines. Malgré les regards inquiets provoqués par la présence du microphone, les enregistrements recueillis révèlent une dimension unique et inconnue de Montréal, trésor sonore caché juste sous nos pieds.

Visitez notre page « Sonorités souterraines » sur SoundCloud :

https://soundcloud.com/nataliearslanyan/sets/sounds-from-the-underground

Marche sonore au marché et au centre-ville de Hamilton

March 5, 2013 1 comment

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La marche sonore du marché Hamilton s’est déroulée dans le quartier entourant le marché du centre-ville d’Hamilton ainsi qu’au square Jackson, et s’est terminée dans le marché lui-même. Nous avons formé un seul groupe de 7 ou 8 personnes à travers rues et allées puis nous nous sommes arrêtés pour discuter. Nous avons ensuite formé de plus petits groupes pour traverser le marché, puis nous sommes réunis à nouveau de l’autre côté pour une autre discussion. Ces marches ont e lieu un vendredi après-midi (vers 15h00) et un samedi matin (vers 10h30). La marche du samedi a été enregistrées par Barb Woolner. Les groupes étaient constitués de quelques résidents qui fréquentent souvent le marché (une dame a mentionné qu’elle y venait 4 ou 5 fois par semaine), ainsi que de quelques visiteurs et nouveaux résidents. Les gens qui habitaient le quartier depuis longtemps ont pu discuter avec nous à propos du contexte historique du quartier et comment il a changé au cours des dernières années, alors que le marché a progressivement été recouvert et rénové. L’enregistrement sonore de la marche est envahi par le doux roulement d’un charriot d’emplettes tiré par l’un des participants. Les bruits des voitures qui passent semblent quant à eux s’étirer, à cause de l’eau qui s’accumule dans les rues en cette journée hivernale plutôt chaude.

Deux participants ont vite réalisés qu’ils avaient l’habitude de fredonner en marchant, un réflexe qui est devenu plus apparent dans le contexte de la marche en groupe. Lors de la discussion d’après-marche, plusieurs participants ont notés que leur écoute était plus attentive lors de la marche en groupe (en comparaison avec la marche en paires), mais que ce même groupe créait en eux une étrange sensation de conscience d’eux-mêmes. Si la tentation de parler est moins forte lors de la marche en groupe, au final cette absence de partage et de rétroaction semble moins profitable à la marche.

Quelques comparaisons ont été faites avec d’autres villes. Un participant a noté que les voitures sont plus âgées à Hamilton, ce qui modifie le bruit du trafic. Les gens semblent plus sociaux à Hamilton, leurs voix sont plus fortes qu’en d’autres lieux, comme à Montréal, où on entend moins les discussions et où les gens semblent se rapprocher pour discuter. Un autre participant a remarqué que certaines parties du square Jackson étaient plus intimes, de par la présence de plafonds abaissés qui encourageaient la discussion. Durant la marche du samedi, nous avons aussi remarqué le bruit insistant des semelles d’espadrilles qui grinçaient sur le plancher du centre commercial, provoquant un jeu de mot entre ‘squeakers’ et ‘sneakers’. Un autre participant a mentionné que l’espace autour des kiosques de légumes, qui attirent une grande foule, étaient plus vivant et bruyant. Les participants ont aussi mentionné l’omniprésence du bruit des réfrigérateurs, que la plupart n’avaient jamais remarqué auparavant. La marche du samedi a aussi été agrémentée de la musique d’un joueur de mandoline qui se mélangeait aux sonneries de l’horloge Birks ainsi qu’aux voix des commerçants et des passants.

Plusieurs participants ont constaté que leur sens de l’odorat s’aiguisait lors des marches sonores, ce que devenait encore plus apparent au marché. Vous remarquerez que l’on peut entendre, sur l’enregistrement sonore, de légers fredonnements d’appréciation émis par la personne qui documentait la marche. Lorsque l’on demande aux gens de concentrer leur attention sur un seul sens, cela provoque une hausse globale de la sensibilité des participants. Ceux-ci sont aussi plus alertes aux stimuli visuels ainsi qu’à leurs propres déplacements spatiaux, ce qui est probablement dû à leur vitesse de déplacement plus lente. Un grand nombre de participants ont souligné le plaisir qu’ils ont ressenti à prendre leur temps et à déambuler, pour un moment, sans horaire ou parcours précis. La marche se transforme en un espace et un moment liminaires, une expérience d’appréciation et d’exploration.

L’écoute environnementale et le paysage sonore de Tulane

December 12, 2012 1 comment

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10h00, lundi le 29 octobre 2012, Université Tulane, Nouvelle-Orléans :

J’arrive au campus Uptown de l’Université Tulane pour préparer la marche sonore que je dirigerai plus tard ce jour-là, à 17h00. La marche constitue l’activité d’ouverture de la conférence Ecomusicologies 2012, une événement rassemblant des chercheurs en musique pendant deux jours autour des thèmes de la musique, la nature et la culture. C’est la première fois que j’organise une marche dans une région qui a été affectée par deux catastrophes environnementales, soit l’ouragan Katrina et la fuite de pétrole de la plateforme Deep Horizon. Ces événements seront-ils réfléchis dans l’environnement sonore? Je m’attendais à beaucoup de travaux de constructions, mais les environs du campus sont particulièrement tranquilles. Mis à part le traffic occasionnel et les discussions ponctuelles, je dénote une absence d’activités humaines audibles. Il m’est difficile de dire si cela reflète une forme de quiétude liée au rétablissement de la situation de crise, ou si c’est simplement l’effet de quiétude cloîtrée propre aux campus universitaires. C’est peut-être tout simplement que mon écoute est influencée par mon imagination, par le rappel de ces désastres, plutôt que par l’environnement acoustique lui-même. Alors que je prépare le trajet de la marche sonore, je me demande s’il est possible d’entendre ces histoires de désastre environnemental par l’écoute active. Être un auditeur environnemental, que cela signifie-t-il vraiment?

Notre relation à la planète est en transformation. Nous assistons à la montée d’une conscience écologique et d’un désir de protéger et de conserver le monde naturel. En même temps, nous devons continuer de nous adapter et nous préparer pour faire face aux possibles désastres naturels (par exemple en procédant à l’installation de canaux d’évacuation de eaux, comme c’est le cas à a la Nouvelle-Orléans). Définir un environnement sain est déjà une tâche complexe. De la définition d’environnement sonore (« soundscape ») introduite par R. Murray Schafer jusqu’au modèle de niche décrit par Bernie Krause, nombreuses sont les perspectives quant à la distinction entre un environnement sonore ‘propre’ ou ‘intact’ et un environnement ‘pollué’. Dans tous les cas, on s’intéresse avant tout à l’audibilité des sons, qu’ils soient humains ou non. La préservation des lieux de tranquillité sonore, qui est au cœur de la démarche de Schafer, a depuis été reprise par Gordon Hempton. Si pour Schafer ce sont les catégories de son et leur quantité qui importent dans l’établissement d’un environnement hi-fi, pour Krause c’est plutôt la diversité sonore, soit la présence équilibrée de sons qui n’entrent pas en compétition, qui crée un environnement sonore en santé. Si con tient compte de ces deux approches, doit-on en conclure que la quiétude générale de Tulane et le nombre limités de sons qu’on y entend témoignent d’un lieu sonore perturbé? La marche sonore joue un rôle vital dans la description des environnements sonores, tout en permettant de nouvelles interprétations du concept même de soundscape. Plusieurs chercheurs tels Timothy Ingold, Andra McCartney, Barry Truax et Hildegard Westerkamp ont apporté d’importantes contributions à l’études des environnements sonores en nous proposant d’aller au-delà des définitions normatives qui sont émises par les approches traditionnelles. La marche sonore joue un rôle de plus en plus grand dans cette conversation. Dans la pratique de la marche sonore, le concept de soundscape n’est pas seulement définit par l’écoute, mais aussi par la réflexion et l’échange; non seulement les participants aux marches sonores sont encouragés à écouter leur environnement de façon attentive, mais ils ont aussi l’occasion de lui « répondre » en verbalisant leurs pensées et/ou en modifiant leur mode de vie.

Quelque part entre la Nouvelle-Orléans et Vancouver, à l’écoute de l’enregistrement de la marche :

La marche fut constituée de trois parties, soit une brève introduction suivie par une marche d’environ une heure pour se terminer avec une discussion d’après-marche. Le groupe était constitué d’une vingtaine de participants : musicologues, ethnomusicologues, théoriciens, et artistes et chercheurs de tous niveaux. Nous nous étions donné rendez-vous à 17h00 à la Chapelle Rogers Memorial, du côté nord du campus. Une carte illustrant le parcours se trouve ici. Nous nous sommes dirigés vers la centrale électrique de l’université, accompagnés par une douce brise (voir #86 sur le plan). Après un bref arrêt près d’une fontaine, nous avons emprunté une petite rue bordée d’un côté par la centrale, et de l’autre par un série de studios d’artisanat (soudure, souffleurs de verre, etc.). Voici un extrait sonore. La combinaisons des sons de machinerie lourde provenant de la centrale et des nombreux bruits de ventilation ont résulté en un environnement sonore lo-fi, le plus prononcé de notre marche (c’est aussi le seul endroit ou nous ne pouvions entendre notre propre pas). Ensuite, nous avons traversés deux places gazonnées (soit entre les #55-56 et #38-39 sur le plan). Nous nous sommes arrêtés un moment sur la deuxième place pour écouter le cri d’un corbeau ainsi que le bruit d’un avion qui passait au-dessus de nos tête, résonnant entre les hauts murs des résidences qui entourent la place (extrait sonore). Ces moments impromptus m’ont particulièrement marqué; si nous avions tout simplement continué à marcher, cette interaction particulière entre le corbeau, l’avion et l’espace acoustique nous aurait totalement échappée.

Un des moments forts de cette marche fut lorsque nous sommes entrées à l’intérieur du Centre étudiant Lavin-Bernick (#29). Alors que certains participants ont soulignée l’accablante odeur de nourriture provenant de la cafétéria), d’autres ont été attirés par le bruit de l’eau qui provenait de jeux d’eau faits de tiges de métal à travers desquels un filet d’eau s’écoulait. Quelques instants après être entré à l’intérieur, mon attention s’est portée sur un téléviseur diffusant un reportage sur l’ouragan Sandy, qui s’abattait alors sur le nord-est américain. Voici un extrait sonore. Je me suis rappelé les questions que je m’étais posées auparavant, à propos de l’écoute environnementale. Jusque là, le marqueur sonore d’une possible altération de l’écosystème était la quiétude homogène que j’avais initialement observé à mon arrivée à Tulane. Puis, à ce moment précis, le passé s’invitait dans le présent; on aurait en effet, lors des événements de 2005, vu défiler sur les téléviseurs du campus la même couverture médiatique. C’était comme si on entendait à la fois les événements actuels ainsi que les échos des évènements passés. Nous avons ensuite quitté le Centre étudiant pour nous rediriger vers la Chapelle, en passant par le deuxième étage du département de musique (#68), non sans nous arrêter quelques instants dans un couloir pour écouter les musiciens pratiquer (extrait sonore). La marche s’est terminée dans une salle de répétition.

Durant la discussion d’après-marche, plusieurs thématiques se sont développées tel que le dialogue entre les sons entendus et la dynamique entre les participants, le groupe et les autres usagers sur le campus. Un des participants a exprimé son appréciation des différents types de vent entendus, en commençant par une douce brise entendue dans les feuilles des arbres jusqu’au vent plus présent dans les ruelles. D’autres ont mentionné les bruits changeants des pas sur les diverses surfaces (pelous, gravier, béton, mousse, etc.), l’interaction entre le corbeau, l’avion et l’espace acoustique de la place, ainsi que le contraste entre les jeux d’eau et la cafétéria avoisinante. Un des participants a aussi discuté des similarités entre les sons humains et animaux, donnant pour exemple le rire bruyant et cadencé d’une femme qui fut immédiatement suivi par les jappements d’un chien qui reproduisaient la même cadence. On a aussi abordé la dynamique entre le groupe et l’environnement dans lequel il se déplaçait, un participant ayant remarqué dans le regard des autres passants l’apparente suspicion d’un groupe qui se déplace lentement, en silence. Certains ont même verbalisé leur inconfort, en s’exclamant « Mais ces gens sont donc silencieux? » et en se demandant « Mais qu’est-ce que cette visite guidée? ».

9h00, lundi le 26 novembre 2012, Vancouver :

Environ un mois s’est écoulé depuis la marche sonore de Tulane. Je me rappelle les sons d’eau à l’intérieur et à l’extérieur, la centrale et les studios, le piano dans la salle de répétition, et les voix des autres participant. Ce sons des sons qui témoignent de la présence humaine, et non pas des sons de désolation. J’imagine que si la marche avait été organisée dans un quartier de la Nouvelle-Orléans qui garde des traces physiques du passage de l’ouragan, ou bien des répercussions économiques suite à la fuite de pétrole, cela aurait eu un impact sur la notion d’écoute environnementale. Je me demande ce dont les autres se souviennent, et si leur écoute s’est transformée depuis la marche, qui était une première expérience pour plusieurs.

Une telle marche réunissant des chercheurs en musique se veut une perspective unique sur les différentes approches à l’écoute. Plusieurs ont d’ailleurs utilisé leur bagage musical pour décrire l’environnement acoustique en faisant référence à son timbre, ses harmonies, ses contrastes dynamiques, etc. Plusieurs participants ont employé une terminologie musicale pour décrire leur expérience. Par exemple, une personne a décrit le « contrepoint » entre le chnt du corbeau et son écho; une autre a identifié les changements dynamiques de niveau sonore lors de nos mouvements autour des édifices.

Le fait de marcher en solo et de ne suivre que sa propre écoute, comme je l’ai fait le 29 octobre, résulte en une expérience très différente de celle de la marche en groupe. Chacun contribue à la marche de par ses gestes, son attention dirigée, son rythme personnel, ainsi que son apport à la discussion d’après-marche. J’aimerais terminer en proposant l’idée que l’écoute collective transforme notre relation à l’environnement immédiat d’une manière très différente de l’écoute qui s’établit entre un seul individu et le lieu qui l’entoure. Grâce à l’écoute collective, nous ne nous mettons pas seulement à l’écoute de ce qui nous entoure, mais aussi à l’écoute des expériences de chaque participant(e). Chaque question, chaque réponse et chaque débat créés par cette dynamique nous en apprend autant sur nous-même comme auditeurs et collaborateurs que sur l’environnement acoustique.

Tylear Kinnear est doctorant en musicologie à l’University of British Columbia, Ses recherches portent sur les représentations de la nature dans la musique du 20e et du 21e siècle. Tyler est un membre actif du Ecocritism Study Group of the American Musicological Society, et est coordinateur au Vancouver Soundwalk Collective.

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La marche sonore comme processus d’interaction à Dance Dramaturgy (Université York, 2011)

December 12, 2012 1 comment

(An English version of this text can be found here)


« Soundwalking Interactions ». Présentation, installation et performance, par Andra McCartney (artiste sonore), Don Sinclair (artiste interactif), Susan Lee (chorégraphe), ainsi que Tracey Norman, Bee Pallomina, Shannon Roberts et Jesse Dell (danseuses). Conféremce Dance Dramaturgy : Catalyst, Perspective and Memory, Université York, 23 juin 2011.

Les membres du groupe ont d’abord participé à une marche sonore dans un parc de Toronto. Andra McCartney, qui initiait la marche, s’est ensuite retirée par moments po ur encourager le groupe à prendre le contrôle de la marche. Ces changements de leader et de directions ont créé des effets de masse qui ont ensuite été repris dans la structure improvisatoire de la danse. Le groupe s’est arrêté quelques instants pour discuter de la marche, puis a continué. Le lendemain, l’enregistrement de la marche sonore a été publié en ligne et partagé entre tous les participants. Le groupe s’est rassemblé et à procédé à une écoute en groupe, faisant des pauses à toutes les dix minutes pour des fins de discussions. Celles-ci ont ensuite permis de produire un montage sonore pour la performance. Suite à a la première répétition, la chorégraphe a indiqué le besoin d’obtenir plus d’extraits sonores, autant pour les danseuses que pour les besoins de la chorégraphie.

La structure de la chorégraphie de Lee était basée sur de courts segments de 45 secondes à 1 minutes, entre lesquels elle laissa des espaces d’improvisations gestuelles, le tout résultant en une performance d’environ 16 minutes. Les mouvements des danseuses étaient basés sur l’expérience de la marche sonore ainsi que la nature des extraits sonores conservés. Les danseuses se déplaçaient dans l’espace performatif en se suivant l’une derrière l’autre dans un jeu d’échanges, de poursuites, de pauses, de boucles, articulant l’espace et les sons par des gestes de staccato, des changements de tempo et des déplacements de masse. Tous ces mouvements se traduisaient en une multitude de formes et de couleurs projetés sur l’écran géant. Cette installation constitue une exploration corporelle des possibilités acoustiques d’un lieu circonscrit. Cet exercice révèle aussi les relations entre les mouvements du corps et le sens du lieu. Par exemple, l’absence momentanée de mouvement peut provoquer soit le silence ainsi que la disparition de traces visuelles à l’écran, soit l’intensification de sons qui autrement auraient été atténués par le mouvement. Chaque extrait, chaque lieu est porteur de possibilités quant aux articulations corporelles de l’espace à travers le son. Les mouvements produits dans un espace spécifique révèlent sa forme et ses frontières. Les danseuses explorent cet espace en activant chaque son (volontairement ou non), en retournant aux sons jugés plus évocateurs, dérangeants ou intrigants, et en les combinant. Les mouvements s’affirment progressivement, gagnant en confiance, en gestuelle et en musicalité. Ainsi, la chorégraphie se développe en phases et en trajectoires définies à travers les mémoires auditives de la marche, l’espace circonscrit de l’installation ainsi que ses multiples configurations sonores.

Ce texte est basé sur une analyse antérieure de l’installation, parue dans le Canadian Journal of Communication :

Paquette, David et Andra McCartney. “Soundwalking and the bodily exploration of places.” Canadian Journal of Communication, 37 (1), 2012: 135-145.

Saints tramways

November 27, 2012 1 comment

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Conversations tirées d’une expérience sonore avec le tramway St. Clair à Toronto, 1999.

Installation sonore à Chicago, 2002 et

Tramway St. Charles, Nouvelle-Orléans, 2012

« J’aime le son des tramways. Je m’en ennuie quand je suis à Chicago. C’est si plaisant de visiter Toronto et de les entendre à nouveau. Kenosha est ce qui s’en rapproche le plus, de nos jours. Mais c’est la ligne St. Charles, à la Nouvelle-Orléans, qui fait la meilleure musique. »

Tels sont les mots laissés par un participant lors de l’événement Re-Synthesis à l’École des arts de Chicago, en 2001-02. Ceux-ci se voulaient une réponse donnée suite à l’écoute des enregistrements d’une marche sonore menée à Toronto, et dans lesquels on peut entendre les sons du tramway St. Clair. Ça m’a rendue curieuse; je me suis demandé quels sons pouvait bien produire le tramway St.Charles de la Nouvelle-Orléans?

Finalement, une décennie plus tard en 2012, l’opportunité de satisfaire cette curiosité a pris la forme d’une conférence donnée à l’Université Tulane. Puisque les lignes de tramway étaient à ce moment en rénovations dans le secteur hôtelier de la ville, il fallait prendre un bus pour nous rendre plus loin vers les premiers arrêts de tramway fonctionnels.

Je demande au chauffeur : « Est-ce que cet autobus se rend jusqu’à la ligne de tramway vers Tulane? » À l’arrêt suivant une dame travaillant à l’université m’offre de m’aider à trouver le site de la conférence, première manifestation d’hospitalité qui se répétera à de multiple occasions durant ma visite de la Nouvelle-Orléans.

Le tramway qui nous attend au bout de la ligne est une magnifique voiture vintage datant des années 1920, avec ses planchers de bois lustrés et son chauffeur qui se tient debout à l’avant. La voiture semble produire une pulsation rythmique. J’ai peine à trouver l’origine de ce son, mais il est là, vrombissement profond et imposant. Puis, un engrenage se met en mouvement et le tramway s’élance, accompagné du son d’une cloche. Chaque action, que ce soit la cloche qui sonne, les mouvements d’engrenage, les arrêts, les départs, résulte des mouvements physiques du chauffeur qui se tient debout et qui appuie sur ses contrôles. C’est une très belle, comme me l’avait confié ce participant, à Chicago.

Je veux incorporer ce son dans une discussion avec l’enregistrement que j’avais fait du tramway St. Clair de Toronto, ainsi qu’avec une séquence harmonisée que j’ai créée en ralentissant le bruit aigu et perçant de ce même tramway St. Clair, alors qu’il tournait sur un coin de rue. En diminuant l’enregistrement de plusieurs octaves et en le juxtaposant, on découvre des harmoniques complexes qui créent une étrange mélodie parsemée d’éclats métalliques scintillants. J’y percevais un joyeux contrepoint aux rythmes lancinants, aux claquements et aux sursauts du tramway St. Charles, ainsi qu’une forme de réponse musicale au commentaire de ce participant (telle une sorte de glanage rappelant  le documentaire d’Agnès Varda (2001), qui a d’ailleurs servie d’inspirations aux diverses méthodes créatives pour répondre aux participants).

La ligne St. Charles de la Nouvelle-Orléans est la plus vieille ligne toujours en opération en Amérique du Nord. D’abord tirée par des chevaux, elle fut ensuite alimentée à la vapeur, puis à l’électricité. Les voitures qui y roulent aujourd’hui ont été construites dans les années 1923-25. La seule interruption de service fut provoquée par l’ouragan Katrina, les voitures originales ayant toutefois beaucoup mieux survécu au passage de l’ouragan que leurs répliques plus récentes. Le modèle de tramway que j’avais enregistré à Toronto en 1999 devait être mis au rancart quelques années plus tard.

McCartney, Andra. Homing Ears (Soundwalk to home). Pour CD, écouteurs, livre et fauteuil. Re-Synthesis. Betty Rymer Gallery, School of the Art Institute of Chicago, Dec. 2001-Jan. 2002.

Varda, Agnès. The Gleaners and I et The Gleaners and I, Two years later. Zeitgest DVD. 2001.