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L’écoute environnementale et le paysage sonore de Tulane

An English version of this text can be found here

10h00, lundi le 29 octobre 2012, Université Tulane, Nouvelle-Orléans :

J’arrive au campus Uptown de l’Université Tulane pour préparer la marche sonore que je dirigerai plus tard ce jour-là, à 17h00. La marche constitue l’activité d’ouverture de la conférence Ecomusicologies 2012, une événement rassemblant des chercheurs en musique pendant deux jours autour des thèmes de la musique, la nature et la culture. C’est la première fois que j’organise une marche dans une région qui a été affectée par deux catastrophes environnementales, soit l’ouragan Katrina et la fuite de pétrole de la plateforme Deep Horizon. Ces événements seront-ils réfléchis dans l’environnement sonore? Je m’attendais à beaucoup de travaux de constructions, mais les environs du campus sont particulièrement tranquilles. Mis à part le traffic occasionnel et les discussions ponctuelles, je dénote une absence d’activités humaines audibles. Il m’est difficile de dire si cela reflète une forme de quiétude liée au rétablissement de la situation de crise, ou si c’est simplement l’effet de quiétude cloîtrée propre aux campus universitaires. C’est peut-être tout simplement que mon écoute est influencée par mon imagination, par le rappel de ces désastres, plutôt que par l’environnement acoustique lui-même. Alors que je prépare le trajet de la marche sonore, je me demande s’il est possible d’entendre ces histoires de désastre environnemental par l’écoute active. Être un auditeur environnemental, que cela signifie-t-il vraiment?

Notre relation à la planète est en transformation. Nous assistons à la montée d’une conscience écologique et d’un désir de protéger et de conserver le monde naturel. En même temps, nous devons continuer de nous adapter et nous préparer pour faire face aux possibles désastres naturels (par exemple en procédant à l’installation de canaux d’évacuation de eaux, comme c’est le cas à a la Nouvelle-Orléans). Définir un environnement sain est déjà une tâche complexe. De la définition d’environnement sonore (« soundscape ») introduite par R. Murray Schafer jusqu’au modèle de niche décrit par Bernie Krause, nombreuses sont les perspectives quant à la distinction entre un environnement sonore ‘propre’ ou ‘intact’ et un environnement ‘pollué’. Dans tous les cas, on s’intéresse avant tout à l’audibilité des sons, qu’ils soient humains ou non. La préservation des lieux de tranquillité sonore, qui est au cœur de la démarche de Schafer, a depuis été reprise par Gordon Hempton. Si pour Schafer ce sont les catégories de son et leur quantité qui importent dans l’établissement d’un environnement hi-fi, pour Krause c’est plutôt la diversité sonore, soit la présence équilibrée de sons qui n’entrent pas en compétition, qui crée un environnement sonore en santé. Si con tient compte de ces deux approches, doit-on en conclure que la quiétude générale de Tulane et le nombre limités de sons qu’on y entend témoignent d’un lieu sonore perturbé? La marche sonore joue un rôle vital dans la description des environnements sonores, tout en permettant de nouvelles interprétations du concept même de soundscape. Plusieurs chercheurs tels Timothy Ingold, Andra McCartney, Barry Truax et Hildegard Westerkamp ont apporté d’importantes contributions à l’études des environnements sonores en nous proposant d’aller au-delà des définitions normatives qui sont émises par les approches traditionnelles. La marche sonore joue un rôle de plus en plus grand dans cette conversation. Dans la pratique de la marche sonore, le concept de soundscape n’est pas seulement définit par l’écoute, mais aussi par la réflexion et l’échange; non seulement les participants aux marches sonores sont encouragés à écouter leur environnement de façon attentive, mais ils ont aussi l’occasion de lui « répondre » en verbalisant leurs pensées et/ou en modifiant leur mode de vie.

Quelque part entre la Nouvelle-Orléans et Vancouver, à l’écoute de l’enregistrement de la marche :

La marche fut constituée de trois parties, soit une brève introduction suivie par une marche d’environ une heure pour se terminer avec une discussion d’après-marche. Le groupe était constitué d’une vingtaine de participants : musicologues, ethnomusicologues, théoriciens, et artistes et chercheurs de tous niveaux. Nous nous étions donné rendez-vous à 17h00 à la Chapelle Rogers Memorial, du côté nord du campus. Une carte illustrant le parcours se trouve ici. Nous nous sommes dirigés vers la centrale électrique de l’université, accompagnés par une douce brise (voir #86 sur le plan). Après un bref arrêt près d’une fontaine, nous avons emprunté une petite rue bordée d’un côté par la centrale, et de l’autre par un série de studios d’artisanat (soudure, souffleurs de verre, etc.). Voici un extrait sonore. La combinaisons des sons de machinerie lourde provenant de la centrale et des nombreux bruits de ventilation ont résulté en un environnement sonore lo-fi, le plus prononcé de notre marche (c’est aussi le seul endroit ou nous ne pouvions entendre notre propre pas). Ensuite, nous avons traversés deux places gazonnées (soit entre les #55-56 et #38-39 sur le plan). Nous nous sommes arrêtés un moment sur la deuxième place pour écouter le cri d’un corbeau ainsi que le bruit d’un avion qui passait au-dessus de nos tête, résonnant entre les hauts murs des résidences qui entourent la place (extrait sonore). Ces moments impromptus m’ont particulièrement marqué; si nous avions tout simplement continué à marcher, cette interaction particulière entre le corbeau, l’avion et l’espace acoustique nous aurait totalement échappée.

Un des moments forts de cette marche fut lorsque nous sommes entrées à l’intérieur du Centre étudiant Lavin-Bernick (#29). Alors que certains participants ont soulignée l’accablante odeur de nourriture provenant de la cafétéria), d’autres ont été attirés par le bruit de l’eau qui provenait de jeux d’eau faits de tiges de métal à travers desquels un filet d’eau s’écoulait. Quelques instants après être entré à l’intérieur, mon attention s’est portée sur un téléviseur diffusant un reportage sur l’ouragan Sandy, qui s’abattait alors sur le nord-est américain. Voici un extrait sonore. Je me suis rappelé les questions que je m’étais posées auparavant, à propos de l’écoute environnementale. Jusque là, le marqueur sonore d’une possible altération de l’écosystème était la quiétude homogène que j’avais initialement observé à mon arrivée à Tulane. Puis, à ce moment précis, le passé s’invitait dans le présent; on aurait en effet, lors des événements de 2005, vu défiler sur les téléviseurs du campus la même couverture médiatique. C’était comme si on entendait à la fois les événements actuels ainsi que les échos des évènements passés. Nous avons ensuite quitté le Centre étudiant pour nous rediriger vers la Chapelle, en passant par le deuxième étage du département de musique (#68), non sans nous arrêter quelques instants dans un couloir pour écouter les musiciens pratiquer (extrait sonore). La marche s’est terminée dans une salle de répétition.

Durant la discussion d’après-marche, plusieurs thématiques se sont développées tel que le dialogue entre les sons entendus et la dynamique entre les participants, le groupe et les autres usagers sur le campus. Un des participants a exprimé son appréciation des différents types de vent entendus, en commençant par une douce brise entendue dans les feuilles des arbres jusqu’au vent plus présent dans les ruelles. D’autres ont mentionné les bruits changeants des pas sur les diverses surfaces (pelous, gravier, béton, mousse, etc.), l’interaction entre le corbeau, l’avion et l’espace acoustique de la place, ainsi que le contraste entre les jeux d’eau et la cafétéria avoisinante. Un des participants a aussi discuté des similarités entre les sons humains et animaux, donnant pour exemple le rire bruyant et cadencé d’une femme qui fut immédiatement suivi par les jappements d’un chien qui reproduisaient la même cadence. On a aussi abordé la dynamique entre le groupe et l’environnement dans lequel il se déplaçait, un participant ayant remarqué dans le regard des autres passants l’apparente suspicion d’un groupe qui se déplace lentement, en silence. Certains ont même verbalisé leur inconfort, en s’exclamant « Mais ces gens sont donc silencieux? » et en se demandant « Mais qu’est-ce que cette visite guidée? ».

9h00, lundi le 26 novembre 2012, Vancouver :

Environ un mois s’est écoulé depuis la marche sonore de Tulane. Je me rappelle les sons d’eau à l’intérieur et à l’extérieur, la centrale et les studios, le piano dans la salle de répétition, et les voix des autres participant. Ce sons des sons qui témoignent de la présence humaine, et non pas des sons de désolation. J’imagine que si la marche avait été organisée dans un quartier de la Nouvelle-Orléans qui garde des traces physiques du passage de l’ouragan, ou bien des répercussions économiques suite à la fuite de pétrole, cela aurait eu un impact sur la notion d’écoute environnementale. Je me demande ce dont les autres se souviennent, et si leur écoute s’est transformée depuis la marche, qui était une première expérience pour plusieurs.

Une telle marche réunissant des chercheurs en musique se veut une perspective unique sur les différentes approches à l’écoute. Plusieurs ont d’ailleurs utilisé leur bagage musical pour décrire l’environnement acoustique en faisant référence à son timbre, ses harmonies, ses contrastes dynamiques, etc. Plusieurs participants ont employé une terminologie musicale pour décrire leur expérience. Par exemple, une personne a décrit le « contrepoint » entre le chnt du corbeau et son écho; une autre a identifié les changements dynamiques de niveau sonore lors de nos mouvements autour des édifices.

Le fait de marcher en solo et de ne suivre que sa propre écoute, comme je l’ai fait le 29 octobre, résulte en une expérience très différente de celle de la marche en groupe. Chacun contribue à la marche de par ses gestes, son attention dirigée, son rythme personnel, ainsi que son apport à la discussion d’après-marche. J’aimerais terminer en proposant l’idée que l’écoute collective transforme notre relation à l’environnement immédiat d’une manière très différente de l’écoute qui s’établit entre un seul individu et le lieu qui l’entoure. Grâce à l’écoute collective, nous ne nous mettons pas seulement à l’écoute de ce qui nous entoure, mais aussi à l’écoute des expériences de chaque participant(e). Chaque question, chaque réponse et chaque débat créés par cette dynamique nous en apprend autant sur nous-même comme auditeurs et collaborateurs que sur l’environnement acoustique.

Tylear Kinnear est doctorant en musicologie à l’University of British Columbia, Ses recherches portent sur les représentations de la nature dans la musique du 20e et du 21e siècle. Tyler est un membre actif du Ecocritism Study Group of the American Musicological Society, et est coordinateur au Vancouver Soundwalk Collective.

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